“-Ecoutes,il faut que tu me racontes. Tu sais, parfois, il faut parler de toutes ces choses qui font mal pour qu’enfin ça aille mieux et..
- Ca ne fait pas mal, ça brûle.”
Elle l’avait brusquement interrompu, avec un ton beaucoup plus blessant qu’elle ne l’avait voulu. Il y eut un silence,puis elle reprit doucement, comme pour s’excuser un peu d’avoir été aussi cassante:
“- Même après tout ce temps.
- Je voudrais t’aider,mais comprends-moi, si je ne sais pas ce qui est arrivé, c’est difficile.
-Alors d’accord..“
Elle sourit faiblement,pour le rassurer, et commença à raconter. Lui dire d’abord le vide. Comme après une longue nuit de tempête, lorsqu’il faut ramasser les débris le lendemain matin, comme quand il ne reste plus rien et que se tenir encore debout devient difficile. Cette impression de ne plus vivre qu’à demi, d’accomplir le moindre geste par devoir afin de garder les apparences; à la manière d’un pantin. Alors qu’en réalité, plus rien n’a de sens. Alors qu’à l’intérieur, il n’y a plus que du gris. Elle lui dit aussi comment elle est devenue imperméable, comment les émotions glissent sur elle, sans qu’elle ne fasse d’effort pour se les approprier, ou pour s’y accrocher. Rien, sauf peut-être cette musique… toujours la même, tellement douce; tendrement entêtante par instants.. les notes jouées au piano qui s’égrennent doucement, une à une. Elle connaît chaque seconde de ce morceau par coeur.Parce qu’elle l’a vu tant de fois le jouer devant elle, assis sur le petit banc recouvert de velours et avec ce sourire malicieux au coin des lèvres qu’elle aimait tant. Elle l’aimait. Etrangement, alors qu’elle lui avait toujours promis de ne jamais parler à l’imparfait, à présent, elle ne connaissait plus d’autre façon de conjuguer les souvenirs. Les souvenirs, c’était tout ce qui lui restait, ou presque. Leurs deux sourires, sur d’innombrables photographies, qui ne cessaient de lui rappeler combien elle avait été naïve de croire qu’elle pourrait le sauver, le retenir encore auprès d’elle.
“Tu sais, je m’inquiète pour toi. Il ne faudra pas être triste lorsque tout sera fini, parce qu’il te restera tant de choses à accomplir…”. Elle entendait encore ses mots, distinctement. Il les avait murmurés, au prix d’un effort douloureux; parce que malgré son sourire et la morphine, la douleur s’installait chaque jour un peu plus solidement.Oui, malgré tout, ç’avait toujours été ainsi.. il s’inquiétait toujours pour elle, alors que ç’aurait dû être l’inverse.Ces dix-huit mois passés auprès de lui avaient été plus intenses que tout ce qu’elle avait pu vivre auparavant. Elle perçut une pointe de jalousie dans son regard lorsqu’elle lui parla de leurs projets abrégés, de leurs expéditions “au Champ” pour s’étourdir de ciel bleu, avant de tomber au sol et de s’endormir sous le soleil d’été.. de leurs lectures à quatre mains les jours de pluie, et puis de cette infinie tendresse avec laquelle il replaçait cette mèche de cheveux, éternellement indisciplinée, derrière son oreille.Et puis, il y avait eu ce moment difficile, le premier d’une longue lignée. Il lui avait avoué très simplement, il ne voulait pas être considéré différement des autres, simplement parce qu’il était malade.Elle n’avait pas pu retenir ses larmes lorsqu’il lui avait confié combien c’était étrange pour lui de savoir quand il mourrait. De connaître le moment précis, celui où il devrait s’en aller, quoi qu’il arrive. A mesure qu’elle essayait de raccomoder entre eux ses souvenirs pour retranscrire toutes ces images ancrées en elle, sous forme de mots, elle recréait leur univers.Il fallait qu’il sache la vérité,alors elle décida de ne rien omettre. Elle lui raconta toutes ces journées, passées allongée tout contre lui, la tête posée au creux de son épaule, alors que son état s’aggravait encore. Ils savaient tous les deux que chaque jour passé ensemble les rapprochait davantage de la fin.Et pourtant.[...]